San Ignacio, au coeur des missions jésuites
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- 1 juil. 2022
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Jour 1: changement de décor
Nous arrivons dans le petit village de San Ignacio un peu avant 8h. Le bus nous dépose sur le côté de la route et il continue son chemin vers Puerto Iguazú, ville au pied des grandes cascades du même nom. Nous sommes les seuls à descendre à San Ignacio. Si nous faisons cette escale de quelques heures, c'est pour visiter les ruines jésuites qui sont les mieux conservées et les plus importantes d'Argentine, classées par l'UNESCO au Patrimoine mondial de l'humanité. La première chose que nous faisons en descendant du bus est d'aller à la petite gare routière qui n'est pas encore aménagée (c'est pourquoi le bus nous a déposé au bord de la route), afin d'acheter nos billets pour le trajet de l'après-midi. Mais il n'y a personne... Nous attendons quelques minutes devant un des guichets, en compagnie de deux chiens. Nous croisons une dame qui passe le balai dans les couloirs et qui nous dit que l'employé de l'agence de bus ne va pas tarder à revenir. Un agent de sécurité nous dit qu'il n'y aura personne avant 10h. Qui croire? Si c'est bien à 10h que ça ouvre, cela veut dire 2h d'attente. Nous décidons de nous poser dans une cafétéria que nous apercevons à 5 minutes de là, au bord de la même route. Nous n'avons pas encore mangé ce matin et nous n'avons pas de grignotis avec nous, alors nous petit-déjeunons dans ce restaurant. Un café, un thé, 2 chocolats au lait et quelques croissants plus tard, nous allons tous mieux. Nous négocions avec un des serveurs pour laisser les sacs à dos dans l'arrière cuisine, le temps de visiter les ruines. Avant de prendre la direction de l'objectif touristique, nous retournons à la petite gare routière où nous trouvons enfin un guichet ouvert. Nous achetons nos billets pour Puerto Iguazú, départ prévu à 15h. Cela nous laisse suffisamment de temps pour profiter des ruines et du village de San Ignacio. Maintenant que ce point est réglé et que nous sommes débarrassés de nos sacs à dos, nous partons vers l'entrée du site. À cette heure du matin (il doit être 9h), il n'y a pas grand monde dans les rues et surtout, pas encore de touristes. Nous longeons une avenue assez large et flambant neuve: le bitume est encore tout frais et sa couleur noire contraste avec le rouge de la terre et le vert des arbres.
Dans les rues de San Ignacio
Débarquer de Buenos Aires (et encore quelques jours avant de la Patagonie) dans cet environnement tropical où il fait chaud et il y a des palmiers, nous fait un petit choc. La population, que nous croisons de plus en plus en allant vers le centre du village et vers l'entrée du site, y est plus typée qu'en Patagonie et à Buenos Aires. Nous y retrouvons à nouveau des indigènes (les Guaranis), de l'authenticité et de la rusticité. Cela nous fait plaisir, car c'est ça aussi que nous sommes venus chercher en voyage. On sent bien que de ce côté c'est un autre visage de l'Argentine que nous découvrons. En même temps, nous sommes si près de Brésil et surtout si près de Paraguay. Nous aimons l'ambiance que nous trouvons ici et cela nous donne un deuxième souffle. À l'entrée, nous sommes presque tout seuls et nous constatons enfin des tarifs raisonnables; fini les prix exorbitants de la Patagonie ! Le personnel nous annonce qu'une visite guidée commence à 10h et, en attendant, nous sommes invités à jeter un coup d'œil au petit musée situé à l'entrée du site. Ici sont rassemblés quelques sculptures retrouvées parmi les ruines et une maquette de cette mission jésuite à son apogée.
La partie musée, avant d'aller sur le site
Pour comprendre l'importance des missions jésuites et de ce lieu en particulier, il faut revenir 3 siècles en arrière.
Les missions jésuites des Guaranis (appelées également "reducciónes" ou regroupements) ont été établies au 17ème et 18ème siècle dans la forêt tropicale, sur le territoire du peuple guarani, aujourd'hui partagé entre l'Argentine, le Paraguay et le Brésil. Parmi les 30 missions jésuites construites dans ces confins, 7 sont aujourd'hui classées patrimoine de l'humanité.
Au milieu du 16ème siècle, les jésuites arrivent au Brésil avec l'objectif d'évangéliser et d'éduquer les Indiens qui y vivent. Les Guaranis sont particulièrement "ingouvernables" et plusieurs révoltes éclatent contre la Couronne espagnole. Ainsi, au début du 17ème siècle, les ordonnances royales imposent aux gouverneurs de ne pas soumettre ces Indiens par la force, mais de gagner leur confiance par les sermons et l'enseignement des religieux envoyés sur place. Ainsi, la Compagnie de Jésus obtient l'autorisation de fonder un État autonome autour des fleuves Parana et Paraguay. C'est ainsi que la première mission (ou regroupement) d'indiens Guarani y est fondée en 1609, dans une relative indépendance par rapport aux régions gouvernées par l'Espagne et le Portugal. Pour se faire accepter par les Indiens, les jésuites font usage de leur savoir médical, des objets du monde moderne et de la protection contre les colons, mais aussi d'un syncrétisme religieux entre le message évangélique et les croyances guarani. En 1732 il y a déjà 30 missions regroupant plus de 140 000 guaranis christianisés sur plus de 350 000 km2. Pendant 150 ans, les missions vivent en toute autonomie, isolées du monde extérieur. Par ailleurs, seule exception de l'Empire espagnol, les Guaranis sont autorisés à porter les armes pour repousser des marchands d'esclaves portugais venus du Brésil. Ce sont ces confrontations violentes qui finissent par convaincre les jésuites de déménager certaines missions du territoire brésilien en faveur des terres plus sûres d'Argentine et du Paraguay, un peu plus au sud. La première moitié du 18ème siècle est la période la plus prospère pour les missions. Les jésuites sont complètement acceptés par les Guaranis. Les prêtres apprennent leur langue et gagnent leur confiance; ils arrivent même à supprimer la polygamie, la nudité, les maisons communes et à modifier les coutumes funéraires des Indiens.
Les ruines, vues de loin
Le temps que notre guide arrive, plusieurs touristes font leur apparition. Au début de la visite nous sommes un beau groupe d'une vingtaine de personnes. Après une petite introduction historique, le guide nous emmène sur la place centrale et nous explique le plan d'urbanisme des missions. Celles-ci, comme c'est le cas à San Ignacio Mini, sont constituées de la manière suivante: autour de la place se trouvent les bâtiments communs comme l'église, l'école, l'hôpital, le cimetière et la résidence des missionnaires, ainsi que les ateliers d’artisanat. Sur un côté se trouve tout de même une prison, mais aussi une maison pour les veuves. Le cimetière est composé d'une section pour les hommes, et une autre pour les femmes et les enfants. Les logements familiaux se répartissent en haut et en bas du centre.
Devant les ruines de la mission
Les habitants y pratiquent l'élevage et l'agriculture de manière collective: tout se partage de manière équitable. Tous les besoins, y compris sociaux, sont couverts et personne ne craint la pauvreté dans ce système de missions. L'organisation sociale à vocation égalitaire est très originale et très innovante pour l'époque. C'est l'exemple d'une utopie. La journée de travail est d'environ 6h et le reste du temps est dédié au tir à l'arc, à la musique, à la danse, à la sculpture, au travail du bois et à la prière bien sûr. Les jésuites y font un très bon travail d'éducation, car la société guaraní est la première au monde à être totalement alphabétisée. Je suis impressionnée par leur organisation. Malheureusement, toute bonne chose à une fin. Si nous sommes aujourd'hui face à des ruines, c'est parce-que le destin des missions a basculé au milieu du 18ème siècle. En Espagne et au Portugal, certains voient d'un mauvais œil cet État dans l'État et lancent une campagne de dénigrement contre les jésuites. Ceux-ci finissent par être expulsés et leur ordre est dissous en 1773 par le pape. Les missions sont évacuées et les Guaranis pourchassés retournent vivre en forêt. Tout le travail des jésuites et 200 ans d'efforts et de résultats sont balayés d'un revers de main. Les constructions tombent en ruines, mais le coup fatal est porté en 1817 quand la plupart des missions sont détruites lorsque l'Argentine, le Brésil et le Paraguay s'affrontent pour définir leurs territoires respectifs. Voilà pour l'histoire captivante des missions. La mission de San Ignacio Mini, où nous nous trouvons aujourd'hui, a été restaurée dans les années '40. Les ruines sont impressionnantes par leur couleur rouge/orange et par l'immensité des murs, certains épais de 2 m. Le lieu est tellement paisible maintenant et j'ai du mal à croire qu'à son apogée, 45 000 Guaranis y vivaient. J'essaie de les imaginer et de donner vie à ce lieu, aujourd'hui si calme. Nous apprécions tous énormément la visite. Notre guide est passionné et la manière dont il nous raconte l'histoire contribue aussi à rendre ce lieu magique. À la fin de la visite, nous pouvons rester profiter encore un peu sur la place centrale, au milieu des ruines.
Une dernière photo avant de partir
Mais le temps passe vite et nous n'avons plus que 2h pour manger et pour récupérer les sacs à dos, avant de monter dans le bus. Nous dénichons une petite cuisine familiale d'une Salvadorienne émigrée en Argentine et nous mangeons à notre faim, installés à une table sur le trottoir, ce qui nous permet d'observer davantage l'ambiance du village.
Voilà enfin la fameuse hierba maté que les Argentins consomment du matin au soir
Nous longeons ensuite l'avenue qui rejoint le restaurant où nous avons déposé nos bagages. D'ici, nous sommes à 2 minutes de l'arrêt de notre bus qui nous emmène à Puerto Iguazú et ses grandes chutes d'eau.
To be continued...















































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